Henri Brulle
 

Henri BRULLE



Le libournais des sommets - 1854-1936

Bien avant que la section « montagne » d’Escaliboune ne soit crée, un jeune libounais participât aux toutes premières conquêtes des sommets. Henri Brulle, précurseur, inventeur du « pyrénéisme de difficulté », est né à Libourne le 29 janvier 1854, ( il y a 150 ans ), dans une famille de notaire. Bachelier à 16 ans, licencié en droit à 20, il fit connaissance avec la montagne lors d’un séjour à Cauterets avec sa mère. C’est Aymar de Saint-Saud, cartographe et explorateur, qui l’emmène faire l’ascension du Vignemale. Cette première course de 3 jours fut probablement la révélation de la Montagne pour Henri Brulle, et marquera à jamais son destin...

En 1876, il est co-fondateur de la Section Sud-Ouest du Club Alpin Français, avec Saint-Saul et Paul de Lafitte. Ils sont 12, parmi lesquels Schrader et Baysselance, avec le désir de faire vire dans les Pyrénées, ce Club Alpin qui n’a que 2 ans en France. Ensuite les courses en montagne se succéderont chaque année.

En 1878, à Cauteret, on lui présente Jean Bazillac, avec qui il se lie d’amitié et avec lequel il fera équipe de nombreuses années. Ils feront ensemble, cette même année, L’Ardiden, le
Balaîtous, L’enfer et Le Mont Perdu, pendant une campagne de 8 jours, accompagnés des guides Sarette et Bordenave. Le duo Brulle / Bazillac sera baptisé « Les frères siamois du casse-cou ». Ils rencontreront le 27 aout 1978, en descendant des Sarradets, le guide Célestin Passet, avec lequel ils formeront la cordée idéale. Ce jours là, une grande équipe était née,
une équipe qui réalisera de nombreuses premières et de multiples exploits.

Le 12 août 1879, Henri Brulle, Jean Bazillac et les guides J.Sarrettes et P.Bordenave se lancent dans la première ascension du Vignemale par le Clot de la Hount. Cette célèbre première ouvre l’ère de ce que l’on appellera « Le Pyrénéisme de difficulté ». Cette voie, plus directe que les itinéraires habituels, avait été tentée par M.Frossard en 1868, mais devant le danger rencontré elle avait été déclarée impraticable. Mais pour Brulle, « rien n’est impossible, il suffit de surmonter les difficultés ». Il convainquit donc Bazillac et les guides de tenter cette aventure. Le soir du 11 août le bivouac dut subir un orage d’une violence particulière. Le groupe a trouvé abri dans une cabane de berger. Brulle écrira : « C’était à croire que quelque génie protecteur de la montagne, soupçonnant nos projets, voulait intimider les audacieux qui se préparaient à forcer un rempart encore intact». Partant à 5 heures, ils arrivent au pied du glacier à 8. L’escalade est périeuse, a un passage difficile la neige céda sous les pieds de Bazillac, mais assuré par Bordenave il ne tombas pas dans le vide. Après avoir cheminé en taillant des marches dans le glacier, puis collés et accrochés à la paroi du rocher, ils arrivent au sommet vers 10 heures. Au retour à Cauteret ils furent accueillis avec beaucoup d’incrédulité. Ce n’est que lorsque furent vues les traces qu’ils avaient laissées sur le gracier, que leur exploit fut reconnu de tous. Ils avaient réussi l’impossible. Après cette performance Henri Brulle pris la devise : « in utrumque paratus », ( Prêt à tout ).

Une anecdote concernant cette ascension animera longtemps les veillées dans les refuges Pyrénéens : Lors de cette course Henri Brulle avait perdu sa montre en haut du couloir du Clot de la Hount, et elle aurait été retrouvée, toujours en état de marche, par Carrive trente ans après.

En août 1881, dans un périple de 14 jours, l’équipe Brulle, Bazillac, Passet et Bordenave escaladèrent deux douzaines de grands pics, tous les 3000 y passèrent, et ils réalisèrent 5
premières : Le Seil de la Baque centrale (3114m), Le Pic du Port d’Oo (3065m), Le Grand Gabietou (3034m), Le Grand Astazou (3077m), et le premier tour du cirque de Gavarnie, par les gradins intérieurs.

L’équipe était entrée dans la période des records, et années après années, c’est 59 premières que Henri Brulle réalisera entre 1879 et 1914, souvent avec Jean Bazillac et Célestin
Passet. ( 46 premières pour Célestin Passet , 13 pour Jean Bazillac ).

En 1882, c’est 16 pics qu’il gravit avec Bazillac et C.Passet : Canigou, Coma-Pedrosa, Nethou par la cheminée sud, Pic du Milieu…, et deux nouvelles premières : Comoloformo et Hourgate.

En 1883, Brulle, Bazillac, Passet et les guides alpins Gaspard père et fils, se lancent dans l’ascension de la Meije en une journée. Cette montagne de 3987m avait déjà été vaincue 4 fois, mais dans des courses de plusieurs jours.

Levés à 1h du matin, ils partent à 3h35, et après avoir cheminés encordés dans la neige, ils s’attaquent à la Grande Muraille. « C’est une succession ininterrompue de couloirs à pic, de murs lisses, de corniches vertigineuses à confondre l’imagination. ». Puis c’est le passage dit du Pas du Chat : « Les plus déterminés ne s’y engagent pas sans s’y reprendre à plusieurs fois : la roche est lisse, il faut ramper sur une dalle fortement inclinée sur un épouvantable précipice et, comme on perd de vue ses compagnons, on éprouve en se voyant ainsi suspendu sur l’abîme, un affreux serrement de cœur ». Puis c’est le Glacier Carré et l’escalade de la face ouest de la pyramide terminale, avec le verglas, et après un dernier effort pour franchir un mur « terrible » de 5 ou 6 m, où de rares aspérités permettent des prises suffisantes pour se hisser enfin sur le sommet.

Ils atteignent le sommet à 1h30 de l’après midi, pour redescendre après avoir admirer le « merveilleux spectacle » qui s’offre à eux : « Pas un nuage au ciel, pas une brume à l’horizon. Du Mont Blanc au Viso, du Cervin à l’Olan, des Grandes Rousses aux Alpes Maritimes, nos regards émerveillés flottent au hasard de notre imagination surexcitée. C’est féérique et défie toute description ». « Malgré ses corniches vertigineuses et ses couloirs à pic, la Grande Muraille est descendue sans encombre, en juste autant de temps qu’il nous fallu pour l’escalader ». Puis, « la teinte mélancolique du soir envahit la vallée. Peu à peu le soleil disparaît ». Ils se retrouvent bientôt enveloppés d’une brume épaisse, ils continuent la descente presque à tâtons. Bazillac évite une avalanche de rochers, et après une descente acrobatique de cheminée, réalisée dans une obscurité presque complète, ils arrivent au glacier. Puis cheminant au pas de course, ils arrivent à 10h30 du soir au refuge, après une absence de 19 h. « Quand autour du poêle, flambant joyeusement, nous songeâmes à nous détacher de la corde qui nous liait depuis de si longues heures dans une étroite solidarité, il sembla que se fut avec regret que chacun reprenait sa liberté. Puis les tasses d’un thé parfumé et authentique, savamment dosé et préparé, firent oublier les épreuves de la journée ». « La Meije mérite sa renommée, Mais si pénible, si difficile qu’en soit l’ascension, surtout à cause de sa durée sans trêve ni repos, il faut reconnaître qu’elle est une ennemie loyale : peu ou point de pierres qui roulent sur la tête ou glissent traîtreusement sous le pied, point de saillies perfides qui cèdent sous la main, point de danger caché ou imprévu. Aussi me faisant l’avocat de la Meije, me hasarderai-je à émettre le vœu qu’elle reste toujours telle que l’a faite
la nature. Ne faut-il pas laisser quelques efforts à faire aux Alpinistes de l’avenir ? »

Quelques jours plus tard ils échapperont de justesse à une chute de toute la cordée dans les Ecrins, et graviront l’Aiguille d’Arves.

En 1885, il est admis à l’Alpine Club, présenté par Russell. Henri Brulle arborera fièrement l’insigne de ce club britannique très aristocratique et très fermé, la sienne portait le n°714. Après une première hivernale au Mont Perdu, il repart pour les Alpes pour faire, entre autres, l’ascension de la Grande Casse, Grand Paradis, Mont Blanc, Cervin, Dent Blanche et la première du Dru en un jour depuis Chamonix.

En 1886, c’est la Jungfraü, la Mönch, Finteraarhorn, Bernina, Gross Glocker, Pala di san Martino, Cima della Madonna…

En 1887, à 33 ans, Henri Brulle épouse à Libourne Catherine-Lydie-Jeanne-Julie-Germaine Morange, agée de 21 ans, et comme lui issue de la grande bourgeoisie libournaise.

Ce mariage ne retient que peu de temps Henri Brulle dans son foyer. Cette année là il n’escaladera aucune montagne, il se contentera d’assister comme spectateur aux exploits de
Jean Bazillac et de Célestin Passet à Gavarnie. Puis il reprendra très vite ses courses en montage.

En 1888, Roger de Monts se joint à l’équipe, et avec lui et Célestin Passet, ils feront la deuxième du Couloir Swan.

En 1889 naît à Libourne Marie-Gabriel-Henri-Simon-Roger Brulle, plus communément appelé Roger, fils unique de Henri Brulle.

Cette même année Henri Brulle réalisera ce qui est peut être l’ascension emblématique de sa carrière : L’ascension du Vignemale par le couloir de Gaube. L’équipe de 5 hommes qui vaincra le couloir de Gaube se compose de : Henri Brulle, Jean Bazillac, Celestin Passet, Roger de Monts et François Bernat-Salle Le couloir de Gaube est une « fascinante et provocante cheminée de neige et de glace,… vertigineuse et haute de 600 m . J’estimais qu’il y avait là, pour cette montagne banale, une voie élégante. L’entreprise, toutefois, était risquée, et si elle se termina sans dommage, il s’en fallut de peu. » Ils partirent à 8h40, et pendant 5 heures montèrent dans la glace dans laquelle Célestin Passer devait souvent tailler des marches. Au fond de cette faille qui devenait de plus en plus verticale, le soleil ne pénètre jamais et le froid règne en maître. A 2 h de l’après midi ils se trouvèrent face à l’obstacle prévu mais tant redouté : Un bloc
énorme, coincé entre les deux parois, haut de 5 m, « vertical, sinon surplombant, et cuirassé d’une épaisse couche de verglas. A gauche, la muraille était absolument lisse ; à droite, une
cascade s’engouffrait dans un grand trou ». Ils passèrent 2 heures à grelotter devant cette muraille infranchissable, et malgré tout Célestin Passet s’acharnait à tailler des prises dans la
glace du mur. Après 2 tentatives infructueuses, il se déchausse pour tenter de mieux adhérer au rocher, mais sans aucun résultat. Henri Brulle désespérait et se demandait s’il avait bien fait d’amener ses 4 compagnons dans cette galère: « La situation était grave ; le promoteur de l’entreprise commençait à trouver lourd le poids de ses responsabilités, … et le moment n’était pas loin où il faudrait prendre son parti d’entreprendre la descente de l’effarant précipice qui s’ouvre sous nos pieds. Irons-nous jusqu’au bout ? Il faudrait retailler et doubler les marches trop espacées, pendant des heures et des heures, lutter contre la fatigue, ne pas commettre une faute de lassitude ou d’inattention, endurer le froid terrible d’une longue nuit sur la glace ».

Mais au moment où le moral était au plus bas, ils virent Célestin Passet, enjamber le haut de la muraille, il avait réussit à se hisser en taillant avec le piolet de Bulle, plus léger que le
sien, et manœuvrable avec une seule main, des prises suffisantes dans la glace de la paroi. Le piolet salvateur de Brulle, fut baptisé « Fleur de Gaube ». Depuis le haut, Célestin aida ses compagnons à franchir l’obstacle. Malgré une chute de De Mont ils atteignirent rapidement le sommet. Ils passèrent la nuit dans la grotte Bellevue, en compagnie de Russell, maître de ces lieux.

Cette ascension révolutionnaire, cette folie pure comme la dénommas Béraldi, ne fut, répétée, malgré bien des tentatives, que 44 ans plus tard, par un autre Henri, Henri Barrio, en 1933.

Après une journée de repos, il repart avec Bazillac et De Mont, pour réaliser la seconde du Mont Perdu par le Nord ( la première avait été réalisée en 1888 par Célestin Passet, Bernat-
Salles et De Mont ; Brulle devait sûrement avoir un empêchement majeur, pour ne pas avoir accompagné ses amis dans cette première ). Brulle qualifiera cette course de « la plus belle
ascension des Pyrénées ».

En 1890, Bazillac est obligé de quitter l’équipe, car il doit se retirer en Espagne après faillite. Dans les années qui suivent Henri Brulle s’attaquera à des sommets en Angleterre, en Autriche et en Italie, et de nouveaux compagnons vinrent rejoindre ses cordées. Parmi eux, son fils Roger, qui deviendra petit à petit son compagnon de cordée le meilleur. Il « formera » également René d’Astorg et G.Castagné.

Après la première ascension de la Petite Encantat en Italie, en 1902, Brulle prononça cette formule, souvent reprise depuis : « Long, pénible, difficile, dangereux ». Il faut croire que pour entendre de tels propos venant d’un tel personnage, cette course devait être particulièrement dangereuse !

Jamais comblé il ajoutera plus tard : « J’aurais bien voulu passer de la petite pointe à la grande ; j’envisageais un beau travail, mais mon coéquipier trouvait que c’était folie. On ne saurait imaginer le nombre de belles escalades que je n’ai pu faire à cause de la timidité de mes compagnons, il n’y avait que Bazillac et Roger pour marcher à fond ». Son fils Roger, particulièrement doué et téméraire, avait réussit à remplacer Bazillac auprès de lui. Ils réaliseront cinq premières ensemble.

En 1903, Henri prend la succession de son père, à la tête de l’étude de notaire de Libourne.

En 1911, Roger Brulle, accompli son service militaire. Docteur ès-sciences politiques, il est mobilisé, en 1914, comme sous lieutenant au 8ème régiment de cuirassiers, il obtient la croix de guerre et meurt au front en 1918. Le décès de son fils affecte profondément Henri Brulle. Il cède l’étude de notaire, et ayant abandonné toute idée de revenir aux Pyrénées, en désespoir de la mort de Roger, Il se consacre à l’élevage des chevaux. Il a 65 ans.

En 1928, sa femme meurt, et en 1932, 4 ans après ce décès, et 18 ans après la perte de son fils, il reprend contact avec la montagne. Ce ne sont pas les Pyrénées, trop chargées de
souvenirs, et qu’il a définitivement quitté en 1914, mais les Alpes. Il réalise sa 3ème ascension du Mont Blanc, et en réalisera une nouvelle chaque année. Il écrira : « Riez si vous voulez d’un vieillard impénitent. J’avais trouvé vraiment sur le Mont Blanc la Fontaine de Jouvence. » « Je voudrais le gravir chaque année jusqu’à ma mort. Chaque année, hélas, l’ascension sera plus pénible. Mais je recueille sur la cime une telle somme de joie que je recommencerai malgré tout. »

À 80 ans il émet toujours des avis très avisés et très tranchés sur le monde de l’alpinisme, il critique notamment les « clowneries » que sont les ascensions réalisées avec l’aide de pitons
métalliques. Les jeunes grimpeurs respectent ce pionnier auquel ils doivent tant de choses. C’est en effet lui qui généralisa, entre autres, l’emploi du piolet court et la progression en cordée. Innovateur et formateur, il avait été surnommé « Oncle Brulle » par les jeunes générations.

En août 1933, il réussit sa 4ème ascension du Mont Blanc. Elle portera le n°274, sur la liste de ses ascensions, soigneusement tenu à jour sur son carnet de courses.

En 1934, malgré un entraînement à gravir le Dune du Pyla 8 jours durant, puis en 1935, ses 5ème et 6ème ascensions du Mont Blanc sont arrêtées par le mauvais temps.

Le 17 août 1936 à 82 ans, après une nouvelle tentative d’ascension du Mont Blanc, arrêtée par le froid au refuge du Goûter (18 jours plus tôt ), Henri Brulle est admis à l’hôpital de Chamonix. Il souffre de multiples gelures aux doigts et aux pieds ainsi que de congestion pulmonaire.

Le 29 août, ce grand Monsieur, plus connu dans les refuges Pyrénéens que dans sa ville de Libourne, meurt à l’hôpital de Chamonix. A sa demande, les fenêtres avaient été laissées grandes ouvertes pour laisser pénétrer jusqu’à lui le grand air des cimes.

Aujourd’hui, un pic et une corniche portent son nom dans le Cirque de Gavarnie, ainsi que de nombreuses voies dans différents massifs des Pyrénées. La carte IGN mentionne également une Résurgence Brulle, près du Glacier de la Cascade, en dessous du Pic Brulle ( 3106m ), situé entre le Marboré et le Pic de la Cascade ; à peu de distance de la Brèche Passet et de la Pointe Bazillac…

Christian MARTIN



Sources




Ascensions, de Henri Brulle – Editions Sirius 1986 – illustrée des dessins de Henry Brulle, mis à la disposition de l’éditeur par Philippe d’Espouy.
Les ultimes ascensions de Henri Brulle, de Luc Maury – Editions Biscaye Frères 1969.
Cent ans aux Pyrénées, de Henri Beraldi – Editions de la Librairie des Pyrénées & de Gascogne et Princi Negue 2002.

Les premières : ( sans certitude sur l’exhaustivité de certains des chiffres donnés )
Henri Brulle : 59 premières sur 274 ascensions,
Célestin Passet : 46 premières dont 35 avec Brulle et 8 avec Russell,
Henry Russell : 30 premières,
Jean Bazillac : 13 premières dont 11 avec Brulle,
René d’Astorg : 13 premières, toutes avec Brulle,
Roger De Monts : 11 premières dont 8 avec Brulle,
François Bernat-Salles : 10 premières dont 9 avec Brulle.